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Giorgio de Chirico, Le cerveau de l’enfant, 1914

Le cerveau de l'enfant

Giorgio de Chirico, Le cerveau de l’enfant, 1914, huile sur toile, 80,8 x 64,7 cm, Moderna Museet, Stockholm (Source Image : modernamuseet.se)

La toile de 1914 de Giorgio de Chirico intitulée Le Cerveau de l’enfant a fait naître chez plusieurs artistes la volonté d’explorer des horizons encore inconnus. Conservée au Moderna Museet de Stockholm depuis 1964 – acquis directement par le conservateur Ulf Linde auprès d’André Breton et versée aux collections à sa mort en 1966 -, l’œuvre a été largement commentée par Breton lui-même, exposée de nombreuses reprises et publiée plusieurs fois dans La Révolution Surréaliste notamment.

Entre 1911 et 1915, le peintre de Chirico, né en Grèce en 1888 de parents italiens, vit à Paris. Il arrive d’Italie. Avant cette courte période italienne (Milan en 1909, Florence en 1910), il a passé trois ans à Munich où il va rencontrer la peinture d’Arnold Böcklin – qui vivre longtemps à Florence et celle de Max Klinger – ainsi que la philosophie de Nietzsche et Schopenhauer. « Qu’est-ce qui avait pu attirer et fasciner le jeune De Chirico dans la pensée d’un Schopenhauer, d’un Nietzsche, d’un Weininger ? Avant toute chose bien-sûr, la force de la langue, le don de la formule, la justesse de leur expression qui leur étaient communs » (Wieland Schmied, « L’art métaphysique de Giorgio de Chirico et la philosophie allemande », in Cat. Expo. De Chirico, Centre Pompidou, Paris/Haus der Kunst, Munich, 1983, p. 95).

Chirico Bauer

De Chirico, Autoportrait, 1911, huile sur toile, 72,5 x 55 cm, coll. part. Karl Bauer, Friedrich Nietzsche, Staatliche Graphische Sammlung, Munich.

Dès son arrivée à Paris, en juillet 1911, il est repéré par le marchand Paul Guillaume qui présente ses toiles dans sa galerie. Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Aragon et Blaise Cendrars vont être fascinés par sa peinture qualifiée de « métaphysique » par Apollinaire. Il sera très présent dans la revue Les Soirées de Paris entre 1912 et 1914.

En 1914, le vocabulaire caractéristique de Chirico est en place : gares et places vides, statues et personnages esseulés, grandes perspectives à la manière du Quattrocento. Chirico ne regarde pas que l’art ancien mais aussi la peinture du Douanier Rousseau, célèbre depuis le fameux banquet que ses amis lui avaient organisé au Bateau-Lavoir en 1908. Comme le signale William Rubin en reprenant l’idée de Robert Melville, le Cerveau de l’enfant pourrait avoir été inspiré par le Portrait de Pierre Loti d’Henri Rousseau :

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Henri Rousseau, Portrait de Monsieur X (Pierre Loti), 1906, Kunsthaus, Zurich (Source Image : kunsthaus.ch)

Si la toile de Chirico trouve son origine à la fois dans l’art ancien et dans la peinture d’Henri Rousseau, elle a surtout été une source d’inspiration pour Picasso – qui fut très inspiré par Chirico entre 1914 et 1915 – ainsi que pour Max Ernst. William Rubin, dans son texte de 1982, présente deux toiles qui furent directement inspirées par cette toile. Picasso ou Ernst avaient pu voir la toile chez Paul Guillaume, ou bien chez Apollinaire.

Picasso-Ernst

Picasso, L’homme au chapeau melon assis dans un fauteuil, 1916, The Art Institute, Chicago. Ernst, Pietà ou La Révolution la nuit, 1923, The Tate Gallery, Londres. « Les paupières semi-circulaires abaissées et la longue moustache de la tête somnolente de l’oeuvre de Picasso ne laisse aucun doute quant à son modèle« . W. Rubin. (Source Image : Cat. Expo., Paris/Munich, 1983, p. 25)

En 1922, Paul Guillaume organise une exposition monographique sur De Chirico, c’est sans doute à cette occasion que Louis Aragon lui donne le titre qu’elle a aujourd’hui. André Breton profite de l’événement pour publier dans le numéro de mars 1922 de Littérature une reproduction du Cerveau de l’Enfant une lettre de Chirico accompagné d’un texte de Roger Vitrac. C’est surtout à partir de cette date que la critique s’intéresse de près à Chirico – qui a depuis totalement abandonné ce style métaphysique qui a tant plu aux surréalistes – : Aragon et Benjamin Péret écrivent des articles, des comptes-rendus paraissent. Chirico aura une importance décisive pour la naissance du surréalisme. André Breton fera paraître un texte où il raconte sa rencontre fortuite avec l’œuvre, exposée dans la vitrine de la galerie Paul Guillaume, et qui le force, comme irrésistiblement attiré, à descendre précipitamment de l’autobus. Dès le premier numéro de la revue La Révolution surréaliste du 1er décembre 1924, on trouve des récits des rêves de Chirico.

Breton commentera plusieurs fois et en détail ce tableau qu’il conservera pendant près de quarante ans. Une lettre à Robert Amadou témoigne de l’importance que le pape du surréalisme lui accordait, en particulier sur la figure du père, omniprésente dans l’œuvre :

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Chirico le revenant 1917 MNAM

Giorgio de Chirico, Le Revenant (Le Retour de Napoléon III, Napoléon III, Carvour), 1917/1918,  Musée national d’art moderne, Paris.

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Lettre d’André Breton à Robert Amadou. Reproduite dans Cat. Expo. De Chirico, Paris/Munich, 1983, p. 282/283. Le texte complet et les notes de Breton reproduites en intégralité comportent plus de détails sur l’œuvre et sa reproduction.

En 1950, dans Almanach surréaliste du demi-siècle, André Breton publiera une version du Cerveau de l’enfant avec les yeux ouverts, sorte de ready-made modifié, proche du L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp, mais sans avoir eu à ajouter de postiche.

Réveil du cerveau de l'enfant

André Breton après Giorgio de Chirico, Le réveil du cerveau de l’enfant, publié dans la NEF, n° 63-64, mars-avril 1950, « Almanach surréaliste du demi-siècle », hors-texte, p. 145.

Breton conservera longtemps la toile chez lui, comme en témoigne Julien Gracq : « J’ai toujours été surpris par Le Cerveau de l’Enfant, si longtemps accroché au mur de la rue Fontaine » (Carnet du grand chemin, p. 291). Il décrira ailleurs l’œuvre, plus en détail : « Rien n’a changé ici depuis sa mort : dix ans déjà ! Quand je venais le voir, j’entrais par la porte de l’autre palier, qui donnait de plain-pied sur la pièce haute. Il s’asseyait, la pipe à la bouche, derrière la lourde table en forme de comptoir sur laquelle le fouillis des objets déjà débordait – à sa droite, alors au mur, le Cerveau de l’enfant de Chirico -, peu vivant lui-même, peu mobile, presque ligneux, avec ses larges yeux pesants et éteints de lion fatigué, dans le jour brun et comme obscurci par des branchages d’hiver … » (texte de 1976).

En 1964, Breton finira par vendre Le Cerveau de l’enfant 250.000 Frs. à Ulf Linde, pour le Moderna Museet de Stockholm, ce qui le met à l’abri du besoin pendant quelques temps. Elle lui permet aussi d’acquérir la grande sculpture « Uli » de Nouvelle Irlande, qu’il espérait acquérir depuis longtemps et qui trône sur son bureau sur cette photographie :

Uli chez Breton

« Uli » dans l’appartement d’André Breton (Source Image : andrebreton.fr)

L’autre peintre qui fut le plus impressionné par l’oeuvre fut Yves Tanguy, qui fut comme happé par la puissance auratique de l’oeuvre : « En 1923, d’une plate-forme d’autobus, Yves Tanguy aperçoit le tableau Le Cerveau de l’enfant exposé dans la vitrine de la galerie de Paul Guillaume. Il saute du bus en marche pour le voir de plus près. Sans le savoir, André Breton reproduit la même réaction, six ans plus tard, quand, apercevant ce même tableau, il saute lui aussi de l’autobus en marche. À force d’insistance, Breton réussit à acheter ce tableau qui restera chez lui jusqu’à sa mort » (Agnès de la Beaumelle, Yves Tanguy, Cat. Expo., Musée national d’art moderne, Paris, 1983, p. 173.). L’œuvre n’eut pas d’écho direct ou même indirect dans son travail : « Ses premiers tableaux ne portent pratiquement aucune trace de cette révélation fondatrice, au plus quelques perspectives forcées, des espaces comme des théâtres vides en attente d’acteurs, un temps comme suspendu » (Didier Ottinger, Yves Tanguy, l’univers surrréaliste, Cat. Expo., Quimper/Barcelone, 2007, p. 18).

Tanguy, anneau d'invisibilité, 1926, Coll Part

Yves Tanguy, L’anneau d’invisibilité, 1926, 99 x 72 cm, collection particulière (Source Image : Cat. Expo., Yves Tanguy, Barcelone/Quimper, 2008, p. 59).

Le Cerveau de l’enfant fait donc parti de ces œuvres germinales qui suscitèrent de nombreuses réactions de la part de nombreux artistes : Picasso, Ernst, Tanguy, le tout orchestré par André Breton qui assura sa fortune critique et historique.

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